Dans le Rhône, une enseignante interdite de cours en raison d’un masque arc-en-ciel – Libération

Il était bien homologué mais ce sont ses couleurs qui n’ont pas plu à la proviseure du lycée Germaine-Tillion, à Sain-Bel (Rhône). Le 3 mai, cette cheffe d’établissement a interdit à l’une de ses enseignantes, professeure de lettres classiques, de porter un masque en tissu figurant un arc-en-ciel. Six bandes horizontales, symboles de la lutte contre les discriminations subies par les personnes LGBTQI. Dans un courrier consulté par Libération, la proviseure, jugeant le port de ce masque «non réglementaire», s’est justifiée auprès de l’enseignante : «Je vous ai rappelé que vous deviez respecter, en tant que fonctionnaire, le principe de neutralité dans l’exercice de vos fonctions et que si vous n’ôtiez pas votre masque, je vous demandais effectivement de ne pas prendre vos classes.»

Lors de l’entretien évoqué, qui a eu lieu le 3 mai à la fin de la pause déjeuner, la proviseure a proposé à l’enseignante un masque blanc, l’un de ceux fournis par l’Education nationale. La prof de lettres, qui venait de faire cours sans encombre à ses élèves durant la matinée, l’a refusé. Et a quitté le lycée. Le lendemain, elle est revenue avec son masque arc-en-ciel. «A 8 heures, la proviseure m’attendait de pied ferme devant l’établissement, raconte-t-elle à Libération. Elle m’a redit que je ne pouvais pas me présenter avec ce masque, elle m’a fait signer un rapport et m’a renvoyée chez moi. Je ne m’attendais pas à ce qu’on m’empêche de faire cours. Comme si je représentais un danger, c’est inconcevable.»

«Provocation»

D’autant que «la justice a confirmé à plusieurs reprises la compatibilité du drapeau arc-en-ciel avec le devoir de neutralité des services publics», a rappelé le syndicat enseignant SUD éducation Rhône dans un communiqué mardi. Le même jour, également par voie de communiqué, le service de communication de l’académie de Lyon a «dément[i] formellement que le rectorat ait interdit le port d’un masque arc-en-ciel à une de ses enseignantes», rappelant que l’académie était «pleinement mobilisée au quotidien dans la lutte contre toutes formes de discriminations».

Le 11 mai, un entretien de près de deux heures a réuni au rectorat l’enseignante convoquée, un représentant du syndicat SUD éducation, deux responsables des ressources humaines du rectorat et le référent académique «Valeurs de la République». «On m’a dit que ce masque n’était qu’une provocation, qu’on ne pouvait pas m’interdire de retourner avec au lycée mais qu’on me conseillait très vivement de ne pas le mettre pour le bien de l’établissement, retrace la professeure de lettres. Ce conseil de ne pas faire de vagues, ce n’est pas le service public dans lequel je me reconnais.»

Elle reste marquée par le vocabulaire employé par ses interlocuteurs : «Le référent académique m’a dit que ce symbole pouvait inciter mes élèves à certaines pratiques, à prôner une certaine sexualité, s’étonne encore la prof. Il a également employé le terme d’«obédience» pour parler de l’appartenance à la communauté LGBTQI. C’est terrible d’associer un drapeau qui représente l’égalité de la diversité des sexualités avec ce terme.»

Invitée à «trouver une autre voie»

Ironie de l’histoire, au moment de l’interdiction de la proviseure puis de la convocation de l’enseignante au rectorat, le lycée Germaine-Tillion se prépare à marquer la journée internationale de lutte contre l’homophobie, la transphobie et les discriminations liées aux identités de genre, le 17 mai. C’est une première dans l’agenda de cet établissement récent et calme, qui accueille nombre d’enfants de la bourgeoisie viticole des monts du Lyonnais. «Cela n’était jamais arrivé et là, on reçoit un message de la direction nous demandant de faire bon accueil aux élèves et aux adultes investis pour cette cause», explique l’enseignante. Après ce qui m’est arrivé, j’ai été un peu surprise de voir des affiches arc-en-ciel un peu partout dans l’établissement.»

Histoire, peut-être, de faire diversion pendant qu’on planque la poussière sous le tapis : «Cette politique du ‘pas de vague’ est très nuisible pour l’Education nationale car finalement, ça protège un fond d’homophobie et les personnes qui le portent», déplore l’enseignante. La proviseure a-t-elle, elle, été convoquée au rectorat ? S’expose-t-elle à des sanctions pour avoir formulé une interdiction qu’aucun règlement ne légitime, contrairement à ses affirmations ?

«Les services RH de l’académie de Lyon ont accompagné cette situation avec un objectif d’apaisement et de pédagogie tant envers l’enseignante que la proviseure», s’est limité à indiquer à Libération le service de communication de l’académie. De son côté, la prof de lettres a déposé un recours – resté sans réponse à ce jour – pour avoir l’autorisation explicite de porter son masque arc-en-ciel. Entre-temps, l’enseignante, qui avait déjà fait une demande de mutation avant cette affaire, a bien été reçue pour un second entretien au rectorat. Au cours duquel elle a été invitée, dit-elle, à «trouver une autre voie, [demander] un mi-temps, un détachement ou une rupture conventionnelle».

Articles similaires

Commentaires

Les plus populaires