Le président du conseil régional de la Guadeloupe inquiété par la justice – Libération

Dans l’obscurité, l’homme d’environ 60 ans arbore un tee-shirt avec la photo d’Ary Chalus, une relique des dernières élections régionales. Il vocifère en créole «Lagué Chalus, Sè on nomm onèt» («Relâchez Chalus c’est un homme honnête»), énervé comme la cinquantaine d’autres Guadeloupéens qui se sont spontanément retrouvés devant l’entrée de la Direction zonale de la police judiciaire (DZPJ) depuis mercredi matin.

Au Morne Vergain des Abymes, sur les hauteurs de Pointe-à-Pitre, les inconditionnels d’Ary Chalus ne lâchent pas, enveloppés par le chant des grenouilles. Ils sont venus défendre le petit technicien EDF, devenu député puis président du conseil régional de la Guadeloupe en 2015. Convoqué mardi à 9 heures à la DZPJ, l’homme politique, premier président de région à avoir apporté son soutien à Emmanuel Macron en 2017 et aujourd’hui membre du conseil exécutif national de LREM, a été informé de sa mise en garde à vue dès son arrivée. Il est soupçonné d’abus de confiance, complicité de détournement de fonds publics et financement illégal pour la campagne électorale des régionales de 2015. Alors qu’il est candidat à sa réélection pour les scrutins des 20 et 27 juin, on lui reproche d’avoir dépassé la limite légale des dépenses de campagne il y a six ans. La garde à vue a été prolongée mardi soir par Xavier Sicot, procureur de la République de Basse-Terre, à la demande des enquêteurs.

«Bouc émissaire»

Après des heures d’attente, mercredi, enfin une silhouette se détache. C’est celle de l’avocat Christophe Semper. Il vient annoncer que son client est libre et ne fait l’objet d’aucune mise en examen. Sous les vivats, le président de région traverse la foule dans sa voiture aux vitres teintées, sans ralentir, probablement épuisé par ces trente-quatre heures d’interrogatoires.

Il ne s’agit sûrement que d’un répit pour l’ancien maire de Baie-Mahault pour qui les ennuis judiciaires risquent de reprendre rapidement. Baie-Mahault, cette commune où Ary Chalus a régné de 2001 à 2015, la plus riche de Guadeloupe, sur laquelle la zone commerciale et industrielle de Jarry est devenue, en trente ans, le poumon économique de l’île. Une zone de comptoir tenue essentiellement par des békés (anciens propriétaires terriens) qui fait des envieux.

Le procureur de Basse-Terre n’a pas clos l’investigation. Il va maintenant étudier les conclusions du directeur d’enquête, alors que d’autres individus devraient être entendus avant de boucler la procédure, fin juin. D’éventuelles mises en examen pourraient intervenir en septembre, à l’occasion de la rentrée judiciaire.

Le président de région doit-il être inquiet pour sa possible réélection ? En Guadeloupe, nombreuses sont les personnalités politiques en situation d’indélicatesse avec la justice à avoir été réélues. Ary Chalus joue aussi de la rhétorique de la victimisation pour garder ses fidèles soutiens dans la population. «La posture du bouc émissaire pourrait même jouer en sa faveur», dit Georges Calixte, politologue à l’université des Antilles et de la Guyane.

Nouvelle perquisition

Voilà plus d’un an que les officiers de police judiciaire travaillent sur l’affaire. La semaine dernière, plusieurs événements laissaient présager d’une accélération de l’enquête : une perquisition menée au local de l’association l’Alliance Baie-Mahaultienne, connue pour être la permanence d’Ary Chalus, l’audition de Jean Bardail, vice-président de la région, ou encore celle du mandataire financier des campagnes électorales, également placé en garde à vue. Mercredi matin, alors que Chalus est toujours auditionné, une nouvelle perquisition a été diligentée au sein de l’hôtel de région, cette fois-ci à la demande du procureur de Pointe-à-Pitre.

Il s’interroge sur les liens véritables entre la région, son président et les responsables de la société Respire+, spécialisée dans la fabrication de masques chirurgicaux. Laquelle a perçu, fin 2020, 450 000 euros de subventions, et presque autant d’exonérations d’octroi de mer (taxe applicable à la plupart des produits importés, en vigueur dans les outre-mer), pour fermer boutique six mois plus tard. Parmi les actionnaires de Respire+, on trouve deux hommes d’affaires proches de l’entourage d’Ary Chalus et son ex-chef de cabinet, resté son collaborateur.

Articles similaires

Commentaires

Les plus populaires