En Autriche, « l’enfant prodige » Sebastian Kurz en eaux troubles

Lors des élections locales de 2010, Sebastian Kurz sillonnait les rues de Vienne à bord d’un 4×4 baptisé Geilomobil (sexymobile), floqué du slogan Schwarz macht Geil (« le noir, ça déchire ») – en référence à la couleur de sa formation – en compagnie de jeunes filles en tenue moulante qui distribuaient des préservatifs aux passants. En bonne place sur la liste, l’apprenti politicien fut élu au parlement régional, mais le parti conservateur (ÖVP) réalisa, lui, son pire score de l’Histoire dans la capitale autrichienne. Leçon retenue : par la suite, il a tout fait pour renvoyer une image parfaitement lisse. A 34 ans, le plus jeune dirigeant d’Europe, cheveux plaqués en arrière, toujours tiré à quatre épingles, met un soin particulier à s’exprimer d’un ton posé pour marquer son sérieux et inspirer confiance. 

Cette image de gendre idéal dévoué à ses concitoyens commence cependant à se brouiller. Et sa fulgurante réussite, après avoir suscité l’admiration des cercles conservateurs européens, pourrait connaître un coup d’arrêt. Car Sebastian Kurz pourrait être bientôt mis en examen, une première pour un chef de gouvernement autrichien en exercice. Il l’a reconnu le 12 mai dernier, le nez dans ses notes et visiblement embarrassé, à la télévision publique. « C’est la plus grave crise de sa carrière », confirme le politologue Thomas Hofer. 

De quoi accuse-t-on « l’enfant prodige » de la politique autrichienne, parvenu à la chancellerie à 31 ans ? De s’être parjuré, l’an dernier, devant une commission parlementaire enquêtant sur la corruption au plus haut niveau. Un délit passible de trois ans de prison. Le Parquet financier le soupçonne d’avoir menti en affirmant n’avoir joué aucun rôle dans la désignation d’un proche, Thomas Schmid, à la tête d’une holding publique. Pour étayer ses accusations, il s’appuie sur des textos troublants. « Tu obtiens tout ce que tu veux », a écrit, en ajoutant trois émojis faisant un clin d’oeil ornés d’un bisou et un coeur, Kurz à Schmid en mars 2019, avant même la nomination de celui-ci, qui lui a répondu : « Je suis si heureux :-))) J’adore mon chancelier. » 

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« Ibizagate », le scandale originel

Pour comprendre comment Kurz s’est retrouvé dans le viseur de la justice, il faut revenir au plus grand scandale de ces dernières années, l' »Ibizagate », à l’origine de la chute de son premier gouvernement, formé avec le parti d’extrême droite FPÖ. L’affaire éclate en mai 2019, lorsque des journaux dévoilent une vidéo du président du FPÖ et du vice-chancelier, Heinz-Christian Strache, négociant des financements occultes contre des faveurs politiques dans une villa d’Ibiza. On l’y entend affirmer que Novomatic, géant mondial des jeux d’argent, « paie tout le monde » – sous-entendu, tous les partis. 

C’est en remontant ce fil que les enquêteurs se sont intéressés à Thomas Schmid, soupçonné d’avoir intercédé en faveur de l’entreprise. Leurs investigations les ont aussi menés vers un autre proche de Kurz, le ministre des Finances Gernot Blümel, suspecté d’avoir participé au système de corruption qu’aurait mis en place Novomatic.  

Le népotisme et les liens ambigus entre partis et grandes entreprises n’ont rien de nouveaux en Autriche. « Mais Sebastian Kurz doit sa prise de pouvoir, en 2017, à la promesse de rompre avec de telles pratiques », rappelle Julia Partheymüller, chercheuse en sciences politiques à l’université de Vienne. C’est cette année-là que l’ÖVP confie les rênes à ce jeune ambitieux issu de la classe moyenne, hors norme par sa précocité : secrétaire d’Etat à l’Intégration à 24 ans, ministre des Affaires étrangères à 27. Des portefeuilles où il s’est bâti une réputation de « dur » à l’encontre des migrants. « Etre secouru en Méditerranée ne doit pas être synonyme de ticket pour l’Europe », martelait-il. 

Des conservateurs relookés en turquoise

Kurz a procédé à un vaste relooking de son parti, usé par des années de coalition avec les sociaux-démocrates. Il en a changé le nom et la couleur noire au profit du bleu turquoise. « Côté discours, il a promis de dépasser les querelles partisanes, comme Emmanuel Macron en France », souligne Thomas Hofer. Bingo : l’ÖVP réalise son meilleur score depuis plus d’une décennie aux élections de 2017 (31,5 %). Ce succès ne passe pas inaperçu auprès des conservateurs européens, en particulier en Allemagne, qui considèrent son positionnement très à droite, notamment sur l’immigration, comme une voie à suivre après le centrisme d’Angela Merkel. 

Sebastian Kurz, lors d’une réunion publique à Baden, le 19 septembre 2019.

afp.com/JOE KLAMAR

Mais son étoile a depuis pali en Europe, et non seulement à cause de ces affaires. Car Kurz n’a pas joué collectif lors de la crise du Covid-19. « Nous ne pouvons plus dépendre uniquement de l’Union européenne pour la production des vaccins », a-t-il déclaré lors d’un voyage en Israël destiné à lancer une coopération pour le développement d’antidotes de deuxième génération. Ce qui a fait bondir Paris et Berlin. Sa commande d’un million de doses de Spoutnik V à la Russie n’a pas non plus été appréciée.  

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Le chancelier a annoncé qu’il ne démissionnerait pas et qu’il avait « la conscience tranquille ». Mais d’autres révélations pourraient survenir. En fonction de leur gravité, les Verts pourraient rompre la coalition qu’ils forment avec les conservateurs depuis 2020, ce qui provoquerait de nouvelles élections. « Mais personne n’a à y gagner, car l’ÖVP reste haut dans les sondages, et Kurz très populaire », constate Julia Partheymüller. L’Autriche n’en a pas fini avec son pseudo-gendre idéal. 

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