«Aujourd’hui, des adolescentes de tous les milieux tombent dans la prostitution» – Libération

Mélanie Dupont, psychologue à l’unité médico-judiciaire de Paris, reçoit en consultation de plus en plus d’adolescentes touchées par la prostitution. Des situations parfois complexes, où il devient très difficile d’aider ces jeunes filles.

Sait-on combien de mineures se prostituent aujourd’hui en France ?

Non, il est impossible d’avancer un chiffre. Aucune étude d’ampleur n’a été faite à ce jour en France, nous y travaillons. Les seules données disponibles sont les chiffres de la police. Qui comportent un biais : ne sont comptabilisés que les plaintes et signalements. Selon l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains [OCRTEH, ndlr], la hausse serait de 600 % entre 2012 et 2020. Un pourcentage à prendre avec des pincettes, car pendant longtemps les cas n’étaient pas signalés – aussi parce que le sujet était trop tabou.

La prostitution des mineures – nous voyons des situations concernant quasi exclusivement des filles – a toujours existé. Je dirais que la vraie différence, qui est inquiétante, c’est le changement de forme. Aujourd’hui, des adolescentes de tous les milieux sociaux et économiques tombent dans la prostitution. Ce qui avant ne concernait que des jeunes filles en grande précarité, touche désormais tout le monde. A chaque témoignage que j’entends, je suis sidérée de la rapidité avec laquelle elles basculent.

C’est-à-dire ?

L’engrenage se met en route à une vitesse… C’est vertigineux. Tout est facilité aujourd’hui, avec Internet et les réseaux sociaux. Quelques clics suffisent. Ce qui désarçonne, c’est la banalisation de l’acte. Beaucoup d’adolescentes disent avoir fait ce choix-là, ne pas subir. Elles emploient rarement le terme «prostitution», elles parlent plutôt d’«escorting», de «michetonnage». Elles disent le faire de leur plein gré, parce qu’elles en ont l’envie.

«Je crois beaucoup en la prévention, très tôt. Dès la maternelle. Il faut absolument parler aux enfants de vie affective, d’éducation à la sexualité.»

—  Mélanie Dupont, psychologue à l’unité médico-judiciaire de Paris

Est-ce du déni ou de l’emprise psychologique ?

Parfois, oui. Par exemple, quand elles tombent amoureuses d’un homme qui joue au prince charmant… et se révèle être un proxénète. Cela arrive. Mais parfois, c’est plus complexe. Les jeunes filles ne sont ni dans le déni ni dans l’emprise : elles ont un rapport à leur corps complètement différent, comme si aucune connexion ne se faisait entre l’acte sexuel et leurs propres émotions.

En Suède, une étude a été faite sur les motivations des jeunes filles. La première réponse : la quête d’argent. Vient ensuite, le sentiment de se sentir désirée. Pour d’autres, c’est un moyen de «régulation émotionnelle». C’est-à-dire une façon de se faire mal, de s’automutiler en vendant leur corps – ces jeunes filles ont subi dans le passé des violences physiques, psychiques ou sexuelles. Et puis, il y a celles qui répondent faire cela «parce que c’est plaisant et sympa». C’est déroutant. La banalisation des images pornographiques et l’hypersexualisation jouent, c’est évident. Quand on les interroge, il y a ce décalage, très frappant : elles sont extrêmement informées sur les pratiques sexuelles. Sur le plan technique, elles connaissent tout. Mais dès qu’on parle d’affect, de relations amoureuses… c’est vide.

Les parents qui osent parler, se disent très seuls, peu aidés par les institutions.

C’est souvent vrai. Pour une raison difficile à admettre qui est qu’en tant que professionnels, nous sommes tout aussi démunis que les parents. On partage cette même impuissance : comment faire pour sortir ces jeunes filles de là ? Quand vous auditionnez une jeune fille qui ne se considère pas comme victime, le procureur répond : «Pas de victime, pas de poursuites.»

Mais quand une adolescente mineure est en fugue, n’est-ce pas suffisant pour agir ?

Dans le meilleur des mondes, il faudrait des moyens pour qu’une prise en charge policière, éducative, sociale soit proposée, oui. Qu’on puisse réagir systématiquement et bien entendre ce que la fugue signifie pour le jeune et lui proposer une aide. Mais nous n’avons pas ces moyens aujourd’hui. Les institutions sont dépassées. Il faut qu’on agisse autrement.

Est-ce qu’un travail de réflexion sur comment agir est enclenché ?

Il y a une prise de conscience, oui. Les choses commencent à bouger, territoire par territoire. Mais cela prend du temps. L’une des clés, c’est d’établir une relation de confiance avec ces adolescentes. Qu’elles puissent savoir que nous sommes là, à disposition, n’importe quand. Mais cela nécessite qu’il y ait plus de stabilité de tous les professionnels qui travaillent avec les jeunes : éducateurs spécialisés, assistantes sociales, psychologues… Or, aujourd’hui, le turn-over est très élevé.

Je crois aussi beaucoup en la prévention, très tôt. Dès la maternelle. Il faut absolument parler aux enfants de vie affective, d’éducation à la sexualité. Des acteurs sont prêts à intervenir. On a contacté l’Education nationale. Espérons que les choses bougent avec la fin du confinement.

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