«Niveau stups, on vide l’océan à la petite cuillère» – Libération

C’est un contrôle tout ce qu’il y a de plus banal. Une action de police du quotidien qui a connu une conclusion funeste. Un drame qui a déclenché une vague de colère sans précédent dans les rangs d’une troupe déjà éprouvée par trois ans de crise sociale, une multiplication d’attaques terroristes et une année d’état d’urgence sanitaire. Le 5 mai 2021, le gardien de la paix Eric Masson était tué à Avignon lors d’un contrôle d’identité sur un point de deal, par un jeune de 19 ans.

«La lutte contre les trafics de stupéfiants, partout sur le territoire national, s’apparente à une guerre», déclarait Gérald Darmanin devant les caméras au lendemain du drame. Ce vendredi, plusieurs ministres, dont le locataire de la place Beauvau et le Premier d’entre eux se déplacent en Seine-Saint-Denis pour évoquer ce dossier au commissariat de Saint-Denis, avant un comité interministériel «de lutte contre les stupéfiants» convoqué à Matignon. Jean Castex a annoncé le deuxième volet du plan «antistups», qui complète les 55 mesures dévoilées en septembre 2019 par le ministre de l’Intérieur de l’époque Christophe Castaner. Un nouvel épisode de la «guerre» contre la drogue lancée par Emmanuel Macron le 18 avril dernier. «Pas sûr que ce soit le meilleur champ lexical, oppose de son côté un responsable syndical qui requiert l’anonymat. Après tout, on reste des gardiens de la paix.» Comme le symbole d’un décalage profond entre l’institution et les agents qu’elle est censée représenter.

Car au-delà de l’émoi national et de l’indignation politique face à la mort d’un policier, des voix plus discrètes se sont fait entendre en interne. Ce ras-le-bol policier, inédit, s’exprime hors des canaux officiels ou syndicaux. Pourquoi mourir pendant une mission qui n’a pas de réelle utilité ? Quel est le sens du métier ? A quoi sert vraiment la police ? Voilà les questions que se posent sept policiers, qui se sont confiés auprès de Libération, sur ce mal-être qui n’a de cesse d’enfler.

Tristement banal

«Y’en a ras le cul. On nous envoie au charbon, témoigne François (1), un gradé parisien en fin de carrière. Niveau stups, on vide l’océan à la petite cuillère. Le mec, il a 19 ans, il est devant un flic, il lui tire dessus. Il n’a même pas le réflexe de se barrer.» Ce policier, pourtant connu pour son sang-froid, est en colère. «C’est beaucoup plus grave que tout ce qui s’est passé précédemment. Cette intervention est d’une banalité… Il se fait fumer pour une barrette de shit. C’est un truc qui se fait tous les jours, des contrôles comme ça, tu dois en avoir des milliers.»

C’est justement cette banalité sur laquelle bloque Pascal, CRS, dans l’est de la France. Le grand gaillard, aux cheveux poivre et sel, a besoin de réponses. «Moi, ce qui m’importe, c’est de comprendre pourquoi il est mort. Je ne comprends pas. On ne tombe pas si souvent que ça sur des armes sur un point de deal. Pourquoi ça a dérapé cette fois-ci ?»

L’opération était-elle mal préparée ? Y avait-il eu des signes avant-coureurs qui laissaient présager de la dangerosité de l’auteur des coups de feu ? «Ce qui est dur à avaler, c’est que c’était un terrain qu’il connaissait. A aucun moment, il ne soupçonne que l’homme aurait pu sortir une arme.» Selon les premiers éléments de l’enquête, l’adolescent a tiré après qu’Eric Masson a décliné son identité de policier et alors qu’il était en train de contrôler une jeune femme qui venait d’acheter des stupéfiants. «A sa place, moi aussi je serais mort, lâche François, pessimiste. On peut refaire l’histoire pendant des heures. Sauf qu’en face, désormais, il a y un mort.»

Politique du chiffre

«J’ai le sentiment qu’on travaille pour que M. Darmanin ait des choses à dire aux journalistes, s’énerve de son côté Max, un brigadier-chef en police secours avec vingt ans d’expérience. On a fait de l’outil statistique une vérité.» L’homme met le curseur sur une autre facette du mal-être policier. La politique du chiffre, en matière de stups, n’est pas une nouveauté. Mise en place par Nicolas Sarkozy lors de son passage à Beauvau avant son élection à la présidence de la République en 2007, elle a depuis changé de nom : on préfère désormais parler d’obligation de résultat. «Ce n’est pas dit directement, mais à la fin du mois on a des bilans d’interpellations et chacun doit rendre des comptes», explique un jeune adjoint de sécurité.

Des statistiques que le gouvernement se fait aujourd’hui un devoir de communiquer au plus vite sur les réseaux sociaux, comme une façon de prouver l’efficacité de son action. «Nous menons une guerre contre les trafics. Depuis plusieurs mois, nous regagnons du terrain sur les trafiquants et l’excellent mois de mars en est encore la preuve. L’engagement des forces de la @PoliceNationale et de la @Gendarmerie est total», a ainsi publié sur Twitter le compte officiel de Gérald Darmanin le 12 mai. Et le Beauvau numérique d’égrener dans le détail : «Quantités saisies : 12 tonnes de cannabis en mars 2021 contre 6,2 tonnes en février 2021 ; 2,5 tonnes de cocaïne en mars 2021 contre un peu moins d’une tonne en février 2021 ; 237 kg d’héroïne en mars 2021 contre 81 kg en février 2021. Trafiquants interpellés : 1 422 trafics ont été démantelés en mars contre 1 300 en février 2021 ; 1 636 trafiquants ont été mis en cause en mars 2021, contre 1 509 mis en cause en février 2021 contre 1 013 en mars 2020. Démantèlement de points de deal : depuis le 1er janvier, 1 742 opérations visant au démantèlement de points de deal ont été menées sur l’ensemble du territoire national. Lors de ces opérations, 2 961 personnes ont été interpellées.»

Une obsession pour les chiffres qui fait parfois prendre des risques inconsidérés aux agents, souligne Sébastien*, formateur en technique de sécurité et d’intervention, notamment pour les brigades anticriminalité. La semaine précédant notre appel, ce quadra était appelé en renfort sur une perquisition chez des revendeurs d’héroïne. «Les collègues pètent la porte. Mais après coup, je leur dis qu’on ne peut pas faire ça, parce qu’on ne sait pas ce qu’il y a derrière, que cela pourrait être dangereux.» La réponse des collègues est sans appel : «On veut le produit.»

«On fait augmenter les statistiques en interpellant des consommateurs ou de petits revendeurs, c’est classique», résume Olivier Cahn, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). Celui-ci ironise sur le terme de «guerre contre la drogue» utilisé par le ministre de l’Intérieur : «C’est la terminologie qu’utilisait aussi Richard Nixon aux Etats-Unis dans les années 70, avec une stratégie similaire même si beaucoup plus violente qu’aujourd’hui en France. Il est amusant de se rendre compte que les Etats-Unis ont depuis abandonné cette politique et même commencé à légaliser la consommation de cannabis dans certains Etats.» Pour Renaud Colson, chercheur à l’université de Nantes et auteur de Faut-il légaliser le cannabis ? avec le sociologue Henri Bergeron, il ne s’agit «bien sûr» que de communication politique. «Si l’on voulait réellement agir sur le plan répressif, il faudrait emprisonner les usagers, soit des millions de gens. Il faudrait instituer des dispositifs étatiques de contrôle social très intrusif, trop intrusif, ce qui n’est pas souhaitable.»

«Ça n’a pas de sens ce que l’on fait»

Car cette politique du harcèlement des points de deal n’a jamais fait ses preuves. Au mieux, elle déplace le problème. «Ça n’a pas de sens ce que l’on fait. On fait les choses parce qu’il faut les faire», dénonce Max. «Le résultat c’est qu’on va passer de moins en moins de temps à faire de l’enquête longue, on va préférer attraper dix petits bonnets dans la journée pour faire plaisir au chef. Avec des enquêtes moins fouillées, on a moins de preuves, les peines ne peuvent pas suivre et on alimente le discours sur la justice laxiste», résume, amer, un ancien brigadier spécialisé dans la lutte contre le trafic de stupéfiants.

Ce dernier est à l’origine de la branche française de Law Enforcement Action Partnership (Leap), un collectif américain qui milite pour une réforme de la politique de lutte contre la drogue. Il fustige la technique dite du «saute-mouton» : des opérations coups de poing pendant lesquelles les policiers ont l’objectif d’interpeller le vendeur et l’acheteur. «Le temps d’arriver au commissariat, le vendeur a déjà été remplacé sur le point de vente. Et celui que l’on a arrêté va bien évidemment reprendre du service en sortant, car son arrestation lui a fait perdre du produit et a donc généré une dette auprès de son fournisseur. C’est frustrant. Moi j’ai voulu être flic pour attraper de gros poissons, pas Kévin du XVIe qui achète sa barrette…»

Au téléphone, Pascal le CRS décrit son quotidien. Et les maigres tentatives de faire «mieux» que le saute-mouton. «Avec ma compagnie, on reste dans les quartiers où ça deale. On s’en fout de faire du chiffre. Quand on est sur place, les mecs mettent leur trafic en pause.» La victoire est pourtant de courte durée : «On finit toujours par partir. Et le trafic se remet en place.» Un sentiment que partage Bruno Bartocetti, délégué dans le sud de la France pour le syndicat Unité-SGP-FO. «On nous demande d’intervenir rapidement, de monter des procédures rapides, ce n’est pas comme ça que l’on fait tomber des réseaux, on ne touche pas les lieutenants», estime-t-il. Tous les professionnels le disent, des enquêtes de plusieurs mois, voire de plusieurs années, sont nécessaires pour arriver à démanteler un trafic de grande ampleur. Avec souvent des ramifications à l’étranger.

«A quoi sert la police ?»

Malgré le découragement, la majorité des policiers que nous avons pu interroger sont toutefois contre l’idée d’abandonner ces «petites interpellations». «Si on ne fait rien, c’est la libre circulation, et ça c’est pire que tout», avance Max. Pour lui, il serait plus efficace de s’attaquer aux portefeuilles des trafiquants. «A Sevran, les gars se revendent les cages d’escalier 30 000 ou 40 000 euros. Si vous payez ça, ça vous laisse imaginer la quantité d’argent que vous faites. Allez expliquer à un gamin qui se fait 100 euros en chouf [guetteur, ndlr], qu’il faut qu’il aille travailler à l’usine.»

«Nous n’avons aucune vision globale de la chose, critique l’ancien policier du Leap. Plus on attaque les points de deal, plus ils deviennent violents en face. On vise toujours les mêmes quartiers, les gros dealers se gavent et nous, on chasse les blaireaux.» Au point de dégoûter certains agents de leur métier ? C’est ce que déplore Max, pessimiste : «De plus en plus de collègues ne sont plus flics, ils sont fonctionnaires.»

(1) Certains prénoms ont été modifiés.

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