Règlements de comptes au Beauvau de la sécurité – Libération

«La police et la justice, encore plus les relations entre les deux ministres, ce n’est pas un duel, c’est un duo.» A l’ouverture de la quatrième table ronde du Beauvau de la sécurité jeudi, destiné à renforcer le statut des policiers, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a joué l’apaisement et insisté sur sa volonté de faire bloc avec son homologue à la Justice, Eric Dupond-Moretti. Ce dernier s’est ensuite retrouvé face à la grogne des syndicats de police et de gendarmerie pendant près de cinq heures.

La rencontre avait pour but d’ouvrir un dialogue entre autorités policières et judiciaires, thématique imposée par les représentants syndicaux, qui y avaient conditionné leur participation. Après une pause liée au Covid-19, leur refus de participer à la table ronde du 17 mai et le rassemblement des policiers du 19 qui s’est transformé en procès du «laxisme» de la justice, cette réunion s’annonçait électrique. «Certains comportements m’ont déplu», a dégoupillé d’entrée le ministre de la Justice, évoquant une «mise en scène indigne» : des policiers du syndicat Alliance mimant la justice en train de balayer une scène de crime. «La ligne rouge infranchissable est la remise en cause de la République, a-t-il ajouté. Si on dézingue les institutions de la République, on dézingue la République.»

«Toucher aux forces de l’ordre, c’est tuer la République»

«Peut-être que nos phrases ont été choquantes, mais elles ont permis un débat salutaire», a estimé un membre d’Alliance. Avant de dénoncer, en chœur avec les autres représentants, une «certaine clémence de la justice» voire une «quasi-impunité» pour les délinquants attaquant les forces de l’ordre. Eric Dupond-Moretti a alors listé la ribambelle de mesures déjà actées en ce sens. Notamment l’allongement à trente ans de la mesure de sûreté des condamnés à perpétuité pour un crime sur un policier ou un gendarme, «car toucher aux forces de l’ordre, c’est toucher à la République, c’est blesser la République, c’est tuer la République».

Pas suffisant pour les syndicats, qui ont à nouveau réclamé la mise en place de peines planchers – comprendre : automatiques – en cas d’agression contre les forces de l’ordre. Le ministre s’est agacé : «C’est une escroquerie sémantique, si elles étaient vraiment automatiques, alors la justice ne serait plus indépendante. […] Le garde des Sceaux n’a pas la possibilité d’intervenir auprès d’une juridiction pour qu’elle prononce telle ou telle peine, a-t-il rappelé, se vantant tout de même d’être le ministre qui a le plus saisi le Conseil supérieur de la magistrature. Le corollaire de cette indépendance est que certaines décisions peuvent ne pas être compréhensibles.»

Les chiffres, point de tension

Autre cheval de bataille des syndicats : la simplification de la procédure. Dans leur viseur, la présence de l’avocat lors des perquisitions, adoptée pendant les discussions autour du projet de loi du garde des Sceaux au lendemain du rassemblement policier. «Encore une mesure de défiance envers les enquêteurs qui sont déjà surchargés d’actes», tonne Grégory Joron, secrétaire général délégué d’Unité-SGP police. «Il y a quelques mois, vous nous aviez dit que vous ne seriez pas le ministre qui ferait entrer [cette mesure] dans la loi», abonde Olivier Boisteaux, président du Syndicat indépendant des commissaires de police. Rappelant qu’il s’agit de l’amendement d’une parlementaire, le ministre s’est reconnu enclin à «discuter» de cette mesure. «Cela n’entrave en rien votre enquête, car si l’avocat est prévenu mais ne vient pas, la perquisition a lieu quand même», a-t-il rassuré. Exceptions seraient d’ailleurs faites à cette présence dans les affaires de crime organisé, de stupéfiants et de terrorisme.

Dernier point de tension : les chiffres. Face à des syndicats vent debout contre un supposé laxisme, le garde des Sceaux a cité 132 000 peines d’emprisonnement ferme prononcées en 2019 contre 120 000 en 2015. «Il y a davantage de répression aujourd’hui», a-t-il affirmé. Evoquant au passage les problèmes de surpopulation carcérale, notant que «l’emprisonnement peut être criminogène» et appelant à ne pas «hystériser le débat»… Pas sûr que l’heure soit encore à la nuance côté syndicats.

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