terrorisme et faillite des réseaux sociaux – Libération

Comment en est-on arrivé là ? C’est à cette question épineuse que s’attaque le nouveau documentaire de la série la Fabrique du mensonge de France 2, diffusé ce dimanche sur France 5, à propos de l’attentat terroriste qui a coûté la vie à Samuel Paty. Un engrenage où internet et les réseaux sociaux ont un rôle prépondérant, tant par leurs ratés que parce qu’ils ont été une formidable caisse de résonance d’une polémique et de mensonges qui ont entraîné la mort d’un homme.

Comment Facebook et les réseaux sociaux ont-ils été impuissants à jouer leur rôle indispensable, pourtant renié par les plateformes, en empêchant le pire d’arriver. Comment les mensonges d’une élève et de son père ont pu être récupérés et amplifiés par des agitateurs islamistes radicaux ? Comment, aussi, les services de sécurité ont échoué à jouer leur rôle et à protéger Samuel Paty ?

Pour répondre à ces questions cruciales, ce documentaire est tout d’abord une chronologie froide et précise de l’enchaînement des événements qui ont débouché sur l’attentat perpétré à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre 2020. Une analyse fine du contexte, aussi, qui a pesé dans cette affaire. Et un inventaire, enfin, de ces failles qui n’ont pas permis d’arrêter l’implacable entreprise terroriste d’un homme, presque un gamin, dont les signes de la radicalisation et du désir de passage à l’acte sont pourtant évidents avec le recul.

«Poubelles du web»

S’appuyant notamment sur des révélations de Libération, des éléments de procédure exclusifs et un solide panel d’experts, ce documentaire fait apparaître l’absence de réaction de Twitter face aux signes de radicalisation du terroriste Abdoullakh Anzorov. Mais aussi d’Instagram, qui laissait prospérer les appels au meurtre d’un propagandiste du groupe djihadiste syrien Hayat Tahrir al-Cham. Tandis que Facebook ne voyait aucun souci au flot de messages virulents qui fleurissaient en parallèle, ni à ceux dévoilant l’identité du professeur et l’adresse de son collège. Trois réseaux, trois protagonistes mais des trajectoires qui ont fini par se rejoindre pour déboucher sur la mort de Samuel Paty.

La propagande et la désinformation d’extrême droite, prospérant aussi en ligne, illustrent la seconde partie du documentaire. Sur des plateformes confidentielles réputées être des «poubelles du web» (le surnom d’un forum prisé des suprémacistes), mais aussi sur les têtes de pont que sont Facebook et YouTube. Le terroriste d’extrême droite Brenton Tarrant, qui a assassiné 51 fidèles musulmans des deux mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande le 15 mars 2019, s’abreuvait ainsi de vidéos racistes et conspirationnistes arguant d’un prétendu «génocide blanc».

Un homme qui maîtrisait le web et ses codes, aussi, et qui a toujours su naviguer sous les radars malgré une extrême radicalité. Et, s’il s’est forgé avec les algorithmes l’exposant à toujours plus de haine, Tarrant n’a réellement franchi le cap de violence qu’au terme de son expérience du «réel». Il a ainsi parcouru le monde à la recherche des preuves de ce «grand remplacement» auquel il croyait fermement, cette théorie complotiste remise au goût du jour par l’écrivain d’extrême droite français Renaud Camus.

La suite est connue : il se rend en Nouvelle-Zélande, achète quantité d’armes et se cherche une cible. Mais surtout, il pense son acte pour les réseaux sociaux et se filme lorsqu’il massacre des innocents à l’arme automatique. Une vidéo qui restera de longues minutes en ligne avant d’être supprimée. Trop tard. Déjà, des internautes la relayaient et Facebook se montrait impuissant à endiguer ce flot. «Le pire raté de l’histoire de la modération», souligne le documentaire de Guillaume Auda et Etienne Mélou. Dommage que la question des conséquences de cet échec, qui a contribué à construire l’image d’un modèle à suivre dans certains esprits, ne soit pas abordée. Car dans les mois qui ont suivi, à Escondido et Poway (Californie), à El Paso (Texas) ou encore à Halle-sur-Saale (Allemagne), d’autres sont passés à l’acte en employant le même mode opératoire ou en faisant explicitement référence aux crimes de Breton Tarrant.

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